Un rassemblement de l'opposition a été violemment dispersé par les militaires au pouvoir à Conakry. Le bilan provisoire fait état de plusieurs dizaines de morts et de nombreux blessés, dont 2 anciens Premiers Ministres.

Selon un médecin du CHU de Conakry, 58 cadavres sont arrivés à la morgue lundi. Tous auraient été tués par balles par les forces de l'ordre guinéennes. Celles-ci sont intervenues dans un stade de la capitale pour évacuer des milliers de manifestants opposés à la candidature du chef de la junte, le capitaine Moussa Dadis Camara, à la présidentielle de janvier.

Deux anciens Premiers ministres, dirigeants de partis d'opposition, Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré, auraient été blessés puis conduits dans un camp militaire, selon l'épouse de l'un d'eux.

Cadavres disparus

Le bilan du massacre risque encore de s'alourdir. Selon un représentant de la Croix-Rouge: «les dirigeants de l'armée ont demandé que tous les cadavres collectés soient apportés au camp militaire et non pas dans les morgues (...) il y a une volonté de dissimuler les corps des victimes». Dans un autre établissement sanitaire de Conakry, l'hôpital Ignace Deen, une source médicale avait auparavant assuré qu'un camion militaire était venu pour ramasser des «dizaines de corps», emmenés vers «une destination inconnue».

Dimanche, le ministre de l'Intérieur, Frédéric Kolié, avait annoncé à la télévision nationale l'interdiction de «toute manifestation sur le territoire national jusqu'à la fête nationale du 2 octobre», sans plus d'explications. Les responsables des «forces vives» (partis politiques, syndicats et organisations de la société civile) s'étaient alors immédiatement réunis pour décider de maintenir leur rassemblement.

Samedi, un déplacement provincial du chef de la junte, le premier depuis son arrivée au pouvoir il y a 9 mois, s'était déjà accompagné de protestations et d'un appel à une journée «ville morte» à Labé, 400km au nord de Conakry, fief de Cellou Dalein Diallo.

Sirènes du pouvoir

Le 23 décembre 2008, dans la foulée du décès du général président Lansana Conté, en place depuis 24 ans, le capitaine Camara avait pris les rênes du pays à la tête du Conseil national pour la défense de la démocratie (CNDD), en fait une junte militaire. En mai dernier, il avait confirmé à la presse son intention de remettre le pouvoir à un dirigeant sorti des urnes : «Nous allons aux élections. Je ne vais pas me présenter et les membres du CNDD également ne vont pas se présenter» disait-il, ajoutant avoir accepté «à contre-coeur» la tenue anticipée du scrutin à la fin 2009, au lieu de fin 2010 comme annoncé initialement.

Mais depuis quelque temps, la candidature de l'ancien responsable de l'approvisionnement en carburant des véhicules militaires ne faisait plus aucun doute. En juillet, la junte avait accusé les «cartels de drogue de vouloir envahir la Guinée à partir du Sénégal, de la Guinée-Bissau et du Liberia.». Le démenti cinglant du président sénégalais Abdulaye Wade, jusque là plutôt favorable à Camara, avait surtout mis à jour les mensonges de ce dernier pour justifier le report des élections et se maintenir au pouvoir.

Menaces inopérantes

Il y a deux semaines, l'officier putschiste s'était aussi attiré les foudres de l'Union Africaine, dont le Conseil de paix et de sécurité lui a fixé un ultimatum d'un mois pour s'engager par écrit à renoncer à ce qu'un militaire se présente à l'élection présidentielle, sous peine de sanctions.

De son côté, la France, par l'intermédiaire du Secrétaire d'Etat chargé de la Coopération et de la Francophonie Alain Joyandet, a déclaré tenir «au respect des engagements des militaires à ne pas se présenter», ajoutant dans une menace à peine voilée: «l'aide publique au développement est en général conditionnée par un certain nombre d'attitudes politique, démocratique, de gouvernance, et la Guinée fait partie des pays qui sont particulièrement regardés par la communauté internationale»

Gilles Olakounlé Yabi, ancien représentant régional de l'International crisis group (ICG), aujourd'hui consultant indépendant à Bamako (Mali), craint que ces pressions soient insuffisantes. Interrogé par Libération.fr, il explique que «Camara a souvent cité l'exemple de la Mauritanie, où les putschistes se sont maintenus au pouvoir après des élections, pour placer l'Union Africaine devant ses propres contradictions. (...) Quant à couper l'aide extérieure, cela aura certainement un impact sur les ressources du pays mais cela peut être contre-productif en renforçant le sentiment nationaliste et donc le pouvoir de la junte (...) Face à une opposition désarmée, les militaires peuvent tenir longtemps. »

YANN LIBESSART

Libération

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