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15 PAYS DE LA ZONE EURO SOUS SURVEILLANCE NÉGATIVE.

AAA... Depuis 1975, la France récolte la meilleure note. Aujourd'hui, elle redoute de la perdre et s'y prépare. Mais sait-on qui la décerne? Comment? Enquête sur ces nouveaux maîtres qui font trembler la zone euro.

Ils s'appellent Marko Mrsnik (prononcez «merchnik»), Alexander Kockerbeck et Maria Malas-Mroueh. Leurs noms ne vous disent rien, leurs visages vous sont totalement inconnus. Pourtant, ces trois-là sont le cauchemar de nos dirigeants et peut-être, demain, le nôtre. Ce sont les auteurs des fameuses analyses sur la dette souveraine de la France pour Standard & Poor's, Moody's et Fitch Ratings, les trois agences de notation qui font trembler la zone euro. Un mot d'eux et la note valse, la charge de la dette grimpe, les autres dépenses trinquent, la croissance pique du nez, le chômage monte... Une poignée d'anonymes tiennent notre avenir entre leurs mains.

D'eux, on ne sait rien ou presque. Il faut se promener sur les réseaux sociaux pour retrouver la trace de Marko Mrsnik, analyste du risque souverain français chez Standard & Poor's, un Slovène de 35 ans aux faux airs de Jérôme Kerviel qui dit parler cinq langues - outre le slovène et le serbo-croate, l'espagnol, l'anglais et le français (ouf!) - et se passionne pour les grosses berlines allemandes. Ce licencié en économie de l'université de Ljubljana et diplômé du Collège d'Europe, à Bruges, sorte d'ENA pour la fonction publique européenne, a fait un court passage dans les institutions européennes avant de rejoindre S&P (prononcez «essenpi») en 2007.

Deux ans plus tard, il signe son entrée fracassante dans le petit milieu des agences de notation en sifflant la fin de la comédie grecque: dans une note cinglante, il dégrade la dette de la République hellénique, bientôt suivi par les deux autres agences, provoquant une onde de choc qui continue de secouer l'Europe entière, et menace l'existence même de l'euro. Sera- t-il aussi brutal avec la France? Le 6 décembre, il a balancé son dernier avertissement à la zone euro en plein sommet franco-allemand, une initiative peu appréciée de Paris et Berlin, dont les efforts pour renforcer la stabilité de la zone euro ont ainsi été mis à mal.

Il y a quelques semaines, Standard & Poor's - propriété du groupe d'édition et de services financiers new-yorkais McGraw-Hill - avait accepté d'ouvrir ses portes à nos confrères du Nouvel Observateur(1), manière de montrer que les décisions de dégrader tel ou tel pays ne se prennent pas tout seul, mais au sein d'un comité de cinq ou sept personnes - toujours un chiffre impair - présidé par un ponte de New York. L'analyse est toujours soumise au pays concerné douze heures avant sa publication, afin qu'il puisse préparer sa riposte. Nous voilà rassurés!

L'autre bête noire de Nicolas Sarkozy, c'est Alexander Kockerbeck, l'analyste de l'agence Moody's, dont les avertissements suivent généralement de peu ceux de S&P, sa grande rivale, plus offensive sur les dettes des pays industrialisés. Moody's s'est même carrément désolidarisée de sa concurrente en juin dernier, lorsqu'il s'est agi de dégrader la note de la dette américaine, se contentant de la placer sous surveillance négative. Par patriotisme ou par intérêt? Son principal actionnaire , le milliardaire américain Warren Buffet - l'un des financiers les plus respectés de Wall Street - a placé une partie de sa fortune en bons du Trésor américain (plus de 40 milliards de dollars). «Cela ne viendrait pas à l'idée de les mettre ailleurs», a-t-il sobrement déclaré l'été dernier. Fermez le ban.

En revanche, pour l'Europe, les deux agences sont sur la même longueur d'onde. Basé à Francfort, Kockerbeck, surnommé «Herr Professor», a promis de s'occuper de la France en janvier. Le 12 décembre, ce francophile - il est diplômé de l'université de Reims - a adressé les sommations d'usage, en plaçant Paris sous surveillance négative. «Avec une prévision de croissance réelle de seulement 1% en 2012, une charge de la dette plus élevée rendra d'autant plus difficile la réalisation de l'objectif de réduction du déficit public», a-t-il expliqué, gâchant l'accord à 26 obtenu à l'arraché, le week-end précédent, à Bruxelles.

A côté des deux cow-boys américains, l'agence Fitch Ratings ferait presque figure de jeune fille rangée. Il est vrai qu'elle est française! Propriété de Fimalac, le groupe diversifié de l'industriel Marc Ladreit de Lacharrière, Fitch a publié, vendredi 16 décembre, une note mettant certes la France sous surveillance négative, mais en maintenant son triple A, et surtout en promettant de ne pas y toucher avant 2013... Délicate attention.

Alors qui croire? Aujourd'hui toutes-puissantes, les agences de notation ont pourtant été clouées au pilori pour ne pas avoir vu venir la crise financière de 2008. Et pour cause: elles ne comprenaient rien aux produits structurés qu'elles étaient censées noter. Il faut lire à leur propos les passages savoureux du Casse du siècle (The Big Short) (2), le roman vrai de la crise des subprimes, publié l'an dernier par le journaliste américain Michael Lewis. On y découvre des analystes totalement dépassés, obéissant sans les comprendre aux ordres de supérieurs animés par d'obscurs intérêts. Des agences guidées par une obsession: «Maximiser le nombre de titres qu'elles évaluaient pour les banques d'investissement de Wall Street, et engranger les commissions», tandis que les banquiers «gagnaient des fortunes» en exploitant les failles du système de notation.

Les couacs n'ont pas entamé leur puissance.

En août dernier, nouveau raté. Lorsque S&P décide de dégrader la note souveraine des Etats-Unis, ses analystes se trompent de «deux trillions de dollars». DEUX MILLE MILLIARDS DE DOLLARS! La note est envoyée dans la matinée du vendredi 5 août au Trésor américain, qui prévient aussitôt l'agence de son erreur. Peine perdue: S&P retire l'analyse économique faussée par l'erreur de chiffre et la remplace par un couplet politique sur les difficultés du président Obama avec le Congrès. Le soir même, le verdict tombe: la dette américaine a perdu son triple A. Pour John Bellows (3), haut fonctionnaire du Trésor américain, «l'ampleur de cette erreur et la rapidité avec laquelle S&P a changé la motivation principale de sa décision posent de vraies questions sur la crédibilité et l'intégrité de la notation S&P».

Et que dire de la dégradation de la note française envoyée «par erreur» aux médias, en novembre dernier, par l'agence? L'analyse serait-elle déjà prête? Son auteur se serait-il fait taper sur les doigts par sa hiérarchie...?

Ces couacs à répétition n'ont pas entamé le pouvoir des agences, qui n'a cessé de s'accroître depuis le début des années 2000, avec les obligations faites aux banques de se couvrir en triple A. Aujourd'hui, la plupart des grands investisseurs de la planète utilisent les notations des trois grandes agences pour gérer leurs portefeuilles. Même la Banque centrale européenne (BCE) y a recours! «La perte du AAA a une conséquence quasi automatique pour les fonds comme le nôtre, explique un banquier français basé à Londres. Nous avons des fonds "triple A", dont les gestionnaires vendront le "papier" français quand la note de la France sera dégradée.»

Mais les erreurs et approximations de ces derniers mois laissent planer le doute sur la compétence réelle des agences. «Elles ont un déficit d'analystes en macroéconomie, explique l'économiste Norbert Gaillard, auteur d'un livre sur les agences de notation (4). On y trouve très peu de PhD en économie, peu de profils de chercheurs avec une excellence académique reconnue. Les agences auraient besoin de se renforcer, à la fois qualitativement et quantitativement.» Un banquier français le résume plus brutalement: «Les meilleurs des business schools partent faire de la banque d'investissement, les moins bons vont dans les agences de notation.» Au sein même des agences, l'activité de risque souverain n'est pas la plus prestigieuse: à l'inverse des entreprises et des banques, qui payent pour que leurs émissions soient évaluées, les Etats ne rémunèrent que très rarement les agences pour noter leurs bons du Trésor. Mais ils doivent faire avec, plus que jamais.

A Bercy, on leur prête une attention toute particulière depuis quelques mois: elles sont «traitées» au niveau du directeur du Trésor et du patron de l'Agence France Trésor, qui gère la dette. Le deuxième plan de rigueur, annoncé en novembre par François Fillon, a été traduit en quelques heures en anglais et envoyé illico aux agences de notation.

Même si le gouvernement veut encore croire qu'une dégradation peut être évitée - «finalement, la menace fait autant d'effet que la décote elle-même», glisse-t-on à Bercy - le ton a changé. Ordre a été donné de préparer l'opinion à la perte du «trésor national» cher à Alain Minc. «La seule question, résume un banquier fataliste, est de savoir si nous serons dégradés d'un ou deux crans.» De AAA à un simple AA sans passer par la case AA+.

Maigre consolation: il est fort probable que tous les pays de la zone euro soient décotés en même temps. Y compris l'Allemagne. Chez Fitch, on fait remarquer que les problèmes de la zone euro sont loin d'être résolus. Moody's insiste sur l'absence d'«initiatives décisives» pour restaurer la confiance dans la zone, «la volonté des dirigeants d'aider les pays faibles» se heurtant à «une importante opposition interne».

Le président de la Bundesbank, Jens Weidmann, ne prépare-t-il pas les esprits lorsqu'il déclare aux Echos lundi dernier: «Après la dégradation des Etats-Unis, on peut se demander si cela aurait un effet si dramatique?» Il est vrai que le Trésor américain emprunte pratiquement aux mêmes taux qu'il y a six mois, le marché semblant donner raison au président Obama, qui déclarait le soir de la perte de la précieuse note: «Nous serons toujours une nation triple A.» La France pourra-t-elle en dire autant?

 

(1) «Dans la cuisine de Standard & Poor's», Le Nouvel Observateur du 1er décembre 2011.

(2) Le Casse du siècle (The Big Short), Sonatine Editions, 322p., 20€.

(3) John Bellows, Acting assistant secretary for economic policy, in «Just the Facts: S&P's $2 Trillion Mistake», sur le sitewww.treasury.gov

(4) Les Agences de notation, Editions La Découverte, 2010.

 

L'effet perte du AAA

Plombés par des dettes massives et des dépenses publiques incontrôlées, le Danemark, la Finlande et la Suède ont été tous les trois dégradés par les agences de notation dans les années 80 et 90, rappelle l'économiste Norbert Gaillard. Les trois pays ont alors entamé des réformes structurelles en profondeur, qui leur ont permis non seulement de regagner leur triple A, mais aussi de profiter pleinement de la décennie de croissance qu'a connue l'économie mondiale entre 1998 et 2007. Leur dette publique a reculé d'environ 6,5% pendant la période. Pendant ce temps, celle des pays du G7 s'accroissait de 81%!

(By Ollaid)

Par Le Figaro- Sophie Roquelle, Jean-Marc Gonin. - Publié dans : Economie
Jeudi 12 janvier 2012 4 12 /01 /Jan /2012 22:36

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