Quelques mois après sa prise du pouvoir par la force le 23 décembre 2008, le capitaine Moussa Dadis Camara, Président du Conseil National pour la Démocratie et le Développement (CNDD) donne
de
plus en plus de signes montrant qu’il veut être candidat à la prochaine élection présidentielle prévue pour les 31 janvier et 14 février 2010.
En tirant les leçons de l’histoire politique de ce pays depuis l’indépendance, de l’expérience similaire de pays africains et de la volonté de changement exprimée par le peuple de Guinée depuis
2006,
il apparaît pourtant que Moussa Dadis Camara (MDC) ne devrait pas se présenter à cette élection. Trois raisons au moins peuvent être évoquées : elles sont liées premièrement à la
responsabilité et aux conséquences de l’engagement en politique (I), deuxièmement à la nature du régime politique et à l’exercice du pouvoir par le chef de la junte (II) et troisièmement aux
conditions d’une alternance démocratiques dans ce pays (III). Avec les massacres du 28 septembre 2009 (IV), cette question de la candidature qui taraude les esprits depuis plusieurs mois,
resurgit avec encore beaucoup plus d’acuité et de gravité.
I.
L’engagement politique du capitaine Moussa Dadis Camara (MDC)
Dès son arrivée au pouvoir, MDC a pris des engagements et a rassuré l’opinion nationale et internationale qu’il organiserait des élections et ne serait pas candidat. Ces déclarations ont eu des
conséquences bénéfiques sur la nature de la transition et le comportement des différents acteurs. Remettre en cause ces promesses reviendrait à changer la nature de la transition et à compromettre
son bon déroulement.
A. L’engagement aux plans interne et international
Dès le lendemain du putsch à Conakry, un communiqué lu à la radio nationale au nom du CNDD annonçait : « Peuple de Guinée, la prise du pouvoir par ton armée est un acte de civisme qui
répond à la volonté de sauver un peuple en détresse. Fier d’avoir accompli cette mission, le Conseil n’a aucune ambition de s’éterniser au pouvoir. La seule raison est le souci de la sauvegarde de
l’intégrité territoriale. C’est pourquoi, le Conseil s’engage à organiser des élections libres, crédibles et transparentes fin décembre 2010. Le Conseil s’engage à respecter solennellement cette
déclaration ». Selon le quotidien Le Monde, « se voulant apaisant, le capitaine Camara a présenté sa prise de pouvoir comme une Transition destinée à aboutir à des élections libres et
transparentes au terme desquelles nous allons rejoindre les casernes. Le samedi 27 décembre, devant une salle comble du Camp Alpha Yaya Diallo, MDC a rencontré tous les acteurs (partis politiques,
société civile, syndicats etc.) et leur a expliqué ses intentions, notamment de nommer un Premier Ministre civil. A cette occasion, il a précisé:
Je ne me présenterai pas à une
élection.
Enfin, dans son message à la nation prononcé à l’occasion du nouvel an, MDC a répété : Le CNDD et moi-même veillerons de très près à la mise en œuvre d’un autre grand chantier : celui de
la refondation de la démocratie, qui passe par la réforme de la justice, la libéralisation des ondes et l’organisation d’élections législatives et présidentielle libres et transparentes d’ici
décembre 2010.
Par ailleurs, MDC s’est engagé dès le début de sa prise de pouvoir devant la communauté internationale. L’une des premières personnalités à être reçues en audience par le Président du CNDD est
Alain Joyandet, Secrétaire d’Etat français à la Coopération et à la Francophonie. Dans un communiqué officiel, ce dernier indique que le samedi 3 janvier 2009 à Conakry « il a obtenu des
assurances de la part du CNDD concernant :
- la constitution rapide d’un Gouvernement sous l’autorité du Premier Ministre Kabiné Komara chargé de mettre en œuvre la transition ;
- l’organisation d’élections dans les plus brefs délais ;
- l
e fait que les membres du Gouvernement et du CNDD ne se présenteraient pas à ces élections ».
MDC a pris les mêmes engagements devant le Groupe International de Contact pour la Guinée (GIC-G) créé à l’initiative de la Commission de l’Union Africaine et dont la première réunion a eu lieu le
16 février 2009 à Conakry. A cette date, le capitaine Moussa Dadis Camara a présenté son chronogramme de la transition en quatre étapes et « réitéré son engagement que le Premier Ministre, les
membres du CNDD et du Gouvernement ne participeront pas aux prochaines élections ».
Il ressort par conséquent que ces déclarations solennelles ont été faites par Moussa Dadis Camara en personne et en toute liberté.
Elles ont été
réitérées à maintes reprises, soit devant le peuple de Guinée, soit face à la communauté internationale ou en présence des deux réunis.
Elles ont valeur de pacte moral et
politique, de serment, d’autant plus que la Guinée se trouve sans constitution depuis le putsch. En Afrique, dans les valeurs traditionnelles, la parole est sacrée. Si MDC est un homme,
notamment devant les chefs traditionnels et religieux, devant les notables qui viennent le saluer, devant les citoyens guinéens, il doit respecter sa parole. De surcroit, il a pris ses engagements
en jurant sur la Bible et le Coran. Ses déclarations avaient vocation à venir combler un vide juridique, étant donné le régime d’exception : elles engagent pleinement la responsabilité du
nouvel homme fort du pays, d’autant plus qu’il s’est autoproclamé Président de la République.
B.
La portée et les conséquences de l’engagement
Que se passe-t-il au début de la transition après les déclarations rassurantes de MDC ?
Les engagements de Moussa Dadis Camara ont une portée très importante sur le plan interne.
Ils ont pour effet de redonner espoir aux partis politiques, à la société civile, aux
syndicats.
L’ensemble de ces acteurs se réunit au sein des Forces Vives et décide de participer pleinement à la transition qu’ils souhaitent et qu’ils qualifient d’« apaisée ». Lorsque MDC
leur demande de « faire des propositions » chaque composante apporte les siennes et des concertations ont lieu. Pour la première fois en Guinée, l’ensemble des Forces Vives travaille de
concert avec les autorités de l’Etat. C’est la première fois également qu’un véritable dialogue politique national, tripartite, a lieu.
La diaspora guinéenne éparpillée à travers le monde acquiesce ; les sites Internet guinéens répercutent les informations et les encouragements dans ce sens ; des séminaires,
des colloques, des déclarations ont lieu en particulier en Europe et en Amérique du Nord pour soutenir la transition apaisée considérée comme étant « l’occasion de la dernière chance »
entre les mains de la Guinée pour sortir du chaos. Dans ce contexte, les échéances électorales sont fixées de manière consensuelle pour fin 2009, puis ramenées à fin janvier 2010 pour la
présidentielle.
Dans la situation guinéenne, au cours des premiers mois de l’année 2009, il apparaît clairement qu’un contrat lie le pouvoir politique aux organisations de la société. Les citoyens, toutes
catégories confondues (partis politiques, société civile, syndicats…) consentent à abandonner une part de leur liberté en se rangeant derrière la junte (qui leur a donné sa parole d’honneur) dans
un intérêt commun : la gestion d’une « transition apaisée » en vue d’un objectif fondamental, celui de la préparation et la tenue d’élections libres, crédibles et transparentes.
Les engagements de MDC ont également une portée significative sur le plan international. Dès le 23 décembre 2008, l’Union Africaine, la CEDEAO, l’ONU, l’Union Européenne, la Francophonie condamnent
cette tentative de prise de pouvoir par la force, puis le coup d’Etat en Guinée. Cette réaction était prévisible : elle découle des traités en vigueur et des déclarations faites depuis
plusieurs années par les organisations régionales et internationales. Ces positions sont consécutives d’une part, aux Déclarations d’Alger contre les coups d’Etat en Afrique et d’autre part, aux
processus de transitions démocratiques amorcés sur le continent africain depuis 1990 avec la première conférence nationale au Bénin. C’est aussi une question de prévention des conflits internes. En
condamnant le putsch, la communauté internationale ne pouvait pas faire moins sans se renier et sans renier les principes démocratiques auxquels elle a souscrits, d’autant plus que ces derniers
connaissent une sérieuse régression sur le continent (Togo, Tchad, Mauritanie, Niger, Madagascar…).
Cependant, malgré la condamnation du putsch et sur la base des réactions favorables des Guinéens, la communauté internationale fait preuve de compréhension et de clémence envers la junte à Conakry.
Elle continue à prôner le dialogue. Elle suspend le pays de ses instances, mais elle n’applique pas de sanction. Mieux, elle « accompagne » la transition selon les mots du Dr Ibn Chambas,
Président de la Commission de la CEDEAO, notamment par des moyens financiers pour ce qui ressort du retour à l’ordre constitutionnel. Elle maintient le lien avec les autorités, à condition que la
junte respecte ses engagements.
Du fait des promesses faites par MDC, la Guinée bénéficie donc d’une grande souplesse de la part de la communauté internationale.
Par conséquent, il ressort clairement que du fait des engagements précoces et librement consentis par Moussa Dadis Camara, la Guinée est entrée confiante dans la transition. Les partis politiques
et la société civile ainsi que les syndicats ont fait de réelles concessions pour jouer le jeu de cette transition apaisée qu’ils appellent de leurs vœux. La communauté internationale continue de
faire preuve de patience et d’ouverture d’esprit. Par le biais du Groupe International de Contact (GIC-G), elle fait régulièrement le suivi de la transition à Conakry.
Que se passerait-il alors si, face à la communauté nationale et internationale, le capitaine Moussa Dadis Camara rompait de lui-même son engagement ?
La suite 2 prochainement: premiers signes de rupture , nature du régime et excercice du pouvoir.
Derniers Commentaires