Partager l'article ! PREVARICATION ET MESSIANISME MILITAIRES (EXTRAIT): …Conséquence immédiate de cette situation d’exception, la transition démocratique, pré ...
…Conséquence immédiate de cette situation d’exception, la transition démocratique, préparée depuis 2007,s’interrompt de fait. Les élections législatives, financées à hauteur de 8 millions d’euros par l’Union européenne, avaient déjà été repoussées trois fois. Malgré l’enjeu du scrutin – se débarrasser du président Conté agonisant en faisant déclarer par une nouvelle Assemblée nationale son inaptitude médicale à gouverner –, l’opposition et la « société civile », minées par leurs dissensions, ne se mobilisent pas pour exhorter l’administration, soupçonnée de sabotage, à organiser les élections prévues.
Après avoir dénoncé pour la forme l’illégalité du putsch, le gouvernement au grand complet se met à l’« entière disposition» de « monsieur le président », le remerciant pour « sa sagesse ».
Plus surprenant les meneurs historiques de la contestation sociale, qui étaient parvenus à ébranler le régime Conté au début de 2007,participent eux aussi à l’amnésie collective sur les débordements de l’armée guinéennes accordent au Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD),dirigé par le capitaine Camara, « le crédit de la sincérité, de la détermination et le bénéfice du doute (6) ». Séduits probablement par la volonté affichée du nouveau chef de « balayer le pays », les syndicats« se réjouissent et félicitent l’armée guinéenne(...) pour son adhésion au processus de changement (7) ».
L’opposition politique se dit quant à elle rassurée par la reconnaissance affichée du chef de la junte envers elle (« Je lève mon béret pour vous ») et par sa promesse de postes au gouvernement.
Si les Etats-Unis condamnent d’emblée le coup d’Etat, l’Union européenne et la France en « prennent acte », constatant le quasi-consensus national qui accueille la junte. Elles ne manifestent qu’une seule exigence : un retour le plus rapide possible à l’ordre constitutionnel.
Dès le 4 janvier2009, le secrétaire d’Etat français à la coopération Alain Joyandet est le premier diplomate occidental à se rendre à Conakry. Au nom du président Nicolas Sarkozy, il se dit vivement préoccupé par la situation– d’autant que M. Vincent Bolloré s’est fait souffler le marché de la modernisation du port autonome de Conakry (8). Un dossier dont le chef du CNDD a tout de suite déclaré faire une priorité. La junte et les «forces vives » (partis, syndicats et associations) s’accordent sur une transition qui doit s’achever fin 2009 par des élections législatives et présidentielle« libres, crédibles et transparentes ».
Le CNND s’engage à ne pas y présenter de candidat. « La chance des putschistes, rappelle l’hebdomadaire Jeune Afrique, c’est que leur coup de force a été anticipé. Dès2003, le représentant spécial des Nations unies en Afrique de l’Ouest, Ahmedou Ould Abdallah, a recommandé pour la Guinée un coup d’Etat militaire suivi d’une transition civile afin d’aller à des élections libres. Chez les diplomates onusiens, on appelle ça le “scénario de la cassure pour repartir à zéro”(9). »
Mais l’état de grâce ne dure pas. L’argent récupéré file directement dans les caisses du CNDD, au camp militaire Alpha aya Diallo. Quant aux secteurs les plus rentables, ils sont rattachés à la présidence :ministère des mines, douanes, impôts, port autonome, caisse de sécurité sociale... Les marchés se concluent systématiquement de gré à gré et dans une opacité totale ; les contrats engagés sous Conté sont signés, pots-de-vin à la clé, tandis que d’anciens accords sont dénoncés afin de les renégocier, avec de gros dessous-de-table. Même la guerre déclarée aux narcotrafiquants tourne à l’opération de communication destinée à la « communauté internationale » et accouche d’une souris.
En neuf mois, le commandant Moussa Tiegboro, à la tête de sa brigade de six cents gendarmes « spécialement formés», revendique fièrement une saisie de vingt-deux kilogrammes de cocaïne coupée et d’une tonne et demi de chanvre indien ! Or la Guinée est considérée comme une plaque tournante de la drogue en Afrique de l’Ouest, et c’est par tonnes que la cocaïne y transite.
La chasse aux« narcos » a surtout servi de prétexte à épurer l’armée et la police de dizaines de cadres importuns aux yeux de M. Camara. Ils sont maintenus à l’isolement, torturés et soumis à des conditions de détention inhumaines.
Durant ces dix mois à la tête de la Guinée, le CNDD a assis, puis consolidé le pouvoir de ses membres. Le système Conté se perpétue. Des acteurs plus jeunes tiennent les premiers rôles, mais le scénario reste le même – jusqu’au massacre du28 septembre. Le processus de démocratisation avance ainsi à reculons : un Comité national pour la transition, associant le CNDD et les « forces vives »,devait voir le jour en janvier 2009. Créé par décret présidentiel à la fin juillet, il n’est toujours pas opérationnel. Les sommes nécessaires à l’organisation des élections n’ont été débloquées qu’au mois d’août et il est, bien sûr, trop tard pour organiser le scrutin prévu à la fin de l’année. Ce sera pour fin janvier 2010. Le chef de la junte sort alors son joker : il avait promis, juré sur la Bible et le Coran à la face du monde qu’il ne se présenterait pas aux élections fin 2009 ; rien ne l’empêche –avec le soutien de l’armée et les moyens de l’Etat – de se présenter à celles de 2010...
Gilles NIVET Le Monde diplomatique
(6) www.africaguinee.com, 6 janvier 2009.
(7) www.infosud.org, 13 janvier 2009.
(8) Lire Thomas Deltombe, « Les guerres africaines de Vincent Bolloré », Le Monde diplomatique, avril 2009.
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